jeu de janvier. Le grand Darou. Emma

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jeu de janvier. Le grand Darou. Emma

Parce que vous voyez, Docteur, j'ai peur du noir. Et à 56 ans, "ça le fait pas trop", comme disent mes enfants, à qui j'essaie tant bien que mal de le dissimuler… Je me doute que c'est un lieu commun à énoncer  sur votre  divan, mais ça remonte à mon enfance.

D'ailleurs je sais très bien d'où ça vient, et comment cela a commencé, alors je crois que je vous fais perdre votre temps. Parce que votre fonds de commerce, c'est de trouver l'origine des problèmes, n'est-ce pas ? "petite bête voudrait retrouver sa maison", et hop, une fois que c'est fait, on est guéri ! Ça serait trop beau.

Mais je suis là, n'est-ce pas, et je ne vais pas me mettre, par exemple, à commenter la sanguine que vous avez derrière votre bureau, encore que sans doute vous trouveriez mes commentaires lourds de sens caché. Ça doit être hors de prix ce genre de truc ancien.

Alors allons-y.

Les images qui me viennent, quand je pense à mon enfance, sont celles de la lande battue par le vent, un paysage nu et monochrome en toute saison, celui que je voyais depuis la fenêtre de ma chambre, sur lequel la nuit tombait comme une averse, et les averses comme la nuit, un environnement en noir et gris, sans fondu enchainé.

Quand le brouillard le recouvrait je croyais parfois voir passer la cape noire du grand Darou, avec sa faux.

Il me semble encore éprouver cette sensation d'ennui inexorable à écouter le souffle du vent dans la cheminée, tandis que ma mère morose faisait des réussites sur la table basse, allumant chaque cigarette au mégot de la précédente.

Le jour elle frottait et cirait avec une sorte de rage, et quelquefois s'intéressait au petit jardin de fines herbes et de simples en pots accroché à la barre de l'appui de fenêtre de la cuisine : thym, persil, menthe, mélisse, cerfeuil, sauge ; mais bien souvent je devais l'arroser moi-même, parce qu'elle le négligeait quand la mélancolie la prenait.

Elle ne s'était jamais habituée aux absences de mon père, routier international. Quand il était là, la radio marchait à tout va, il y avait du mouvement, parfois des cris c'est vrai, mais la maison était sonore, vivante, même les meubles craquaient autrement.

Quand il n'était pas à la maison, nos soirées se passaient  dans le silence, elle avec ses cartes et ses clopes, moi dans les aventures de mes BD, chevaliers et pirates, abordages dans les mers du sud, grâce auxquelles je traversais l'invisible mais pesant ennui…

Chaque fois que mon père n'était pas rentré alors qu'elle l'attendait, elle se faisait un sang d'encre. Parfois elle me tirait les cartes : "valet de carreau", Josh, formidable ! de la réussite dans ton métier!

 Je ne crois pas qu'elle y connaissait quoique ce soit en cartomancie, sans doute avait-elle dû lire un article là-dessus dans "la maison de Jeannette" que la boulangère lui passait, après qu'elle l'ait eu elle-même parcouru et taillé en pièces, à ma grande contrariété, pour découper "les aventures de Zigomar" qu'elle réservait à son filleul.

Ce qui intéressait ma mère au premier chef était de savoir à quoi mon père occupait son temps quand il ne rentrait pas le soir. Quand elle sortait la "dame de cœur", elle tirait rageusement sur sa clope en fulminant entre ses dents : "je l'savais, salopard !"

Ce mardi de novembre, il devait rentrer, mais à minuit il n'était toujours pas là. Ma mère a tiré la "dame de pique".

Je ne sais plus si je vous l'ai dit, mais dans ce trou où nous habitions, loin de tout réverbère, la nuit était plus noire qu'ailleurs. Et je vous assure que, ce soir-là, quand j'ai ouvert la porte pour scruter la nuit, je l'ai vu tel que je vous vois, le grand Darou.

 

cathycat 19/01/2014 19:32

A force d'inventer des croyances on finit par y croire et se faire de grosses frayeur...

Mony 15/01/2014 12:54

Nos peurs, les traumatismes de notre enfance nous suivent tout au long de la vie. Les confier fait du bien mais nous fait surtout comprendre d'où nous venons.
Bel exercice où justement je n'ai pas ressenti "l'exercice" de caser des mots à tout prix.

Sagine 14/01/2014 16:33

Je n'ai pas du tout senti l'exercice, Emma, dans ce texte. Ce qui prouve que celui-ci est réussi. Je peux ?

flipperine 12/01/2014 17:32

on a tous plus ou moins peur de qq chose le tout est de travailler sa peur pour que ça passe

Lilousoleil 12/01/2014 11:35

que voilà un beau texte ! Tu nous montres le chemin... Yapuka !
avec le sourire

Joëlle Colomar 12/01/2014 11:07

Un bien beau texte Emma où tu sais laisser planer une atmosphère pesante. Les peurs des enfants sont tellement prégnantes !
Comme c'est dommage que l'on abandonne l'écriture cursive ! Je suis sûre que cela modèle même le cerveau. Bon dimanche. Bises. Joëlle

Michèle 11/01/2014 19:12

Evidemment on voit tout de suite la patte du maître !!! superbe Emma

aimela 11/01/2014 16:26

Bravo Emma, ce n'était pas évident :)

jill bill 11/01/2014 15:09

C'est sur le divan qu'on se laisse aller... pour comprendre certains troubles ! Merci Emma...

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