Le bienfaiteur

Publié le 19 Décembre 2013

pour Miletune, sur une peinture de Felix Vallotton

Le bienfaiteur

           Je devais avoir sept ou huit ans quand le docteur Lebeau vint s'installer dans le quartier.

A cette époque la rue Victor Hugo était longue, grise et triste. Je suppose que je la voyais particulièrement sinistre du fait que je m'y ennuyais éperdument. Nous venions à peine d'y emménager, parce que mon père avait trouvé commode de rapprocher la filature qui l'employait comme représentant en bonnèterie. Et tous mes amis étaient restés au village.

L'apparition de la plaque rutilante du docteur Lebeau fit sensation dans cette rue qu'aucun commerce ne venait égayer. Il était diplômé de naturopathie, et spécialisé dans la maladie de langueur.

La langueur ! Dans les années vingt ce sujet n'était pas particulièrement prégnant, du moins dans les classes dites laborieuses.

Mais ma mère rapporta qu'au salon de coiffure "beauté de Paris" ces dames avaient beaucoup discuté de la langueur, pour tomber d'accord qu'il devait s'agir de la maladie des femmes malheureuses. Ce qui est en soi une sorte de pléonasme.

La suite leur donna raison.

Le docteur Lebeau portait bien son nom et portait beau. Bien que plus tard personne ne s'avéra capable de donner son signalement précis à la police. L'un le voyait très grand, l'autre de taille moyenne, mais de si belle prestance qu'on aurait pu confondre. Sa moustache le rendait  anonyme parmi les autres notables moustachus. La seule caractéristique sur laquelle tout le monde s'accordait était qu'il était follement distingué, avec canne et chapeau haut de forme, comme on en portait au théâtre avant la guerre.

Ce chapeau, qu'il soulevait avec grâce pour saluer chacun, fit beaucoup pour sa popularité.

Il conquit en particulier le vieux docteur Malavert, comme lui grand amateur de billard, et celui-ci commença à lui envoyer celles de ses patientes qui "souffraient des nerfs", ou "manquaient de fer ".

Il se débarrasse des emmerdeuses,  expliquait mon père à l'oncle Jean, sous le regard courroucé de ma mère.

Pourtant très vite, les méthodes indiennes du docteur Lebeau, à la fois psychiques et manuelles, semblèrent faire merveille sur l'anémie.

Il faut reconnaitre qu'il montrait dans cette profession autant de compétence et d'abnégation que dans celles qu'il avait précédemment exercées, entre deux séjours en prison, ainsi que nous l'apprit par la suite "le courrier de la vallée": celles de curé, infirmier, et collecteur de fonds pour les orphelins de guerre, pour ne citer que les principales. Et le journal ajoutait que les concerts de louanges des témoins cités à la barre agacèrent prodigieusement plus d'un juge.

Après quelques mois, cependant, des rumeurs commencèrent à circuler en ville sur les thérapies du docteur Lebeau, et parvinrent jusqu'à la cour de l'école, bien que je ne comprisse pas grand-chose à ce qui faisait ricaner les grands. Selon mon oncle Jean, le mari d'une de ses patientes lui aurait "cassé la figure".

Un mardi,  à la récréation de l'après-midi, Monsieur Gardon, notre instituteur, rata la marche du perron, qu'il avait toujours un peu de mal à négocier avec la jambe de bois qu'il avait gagnée à Verdun,  et se cassa la jambe, la vraie. Je le revois  se tordant de douleur entre les pots de géranium. Madame Gardon, qui était aussi la maitresse de la classe des filles, nous renvoya chez nous. A l'époque, cela ne posait aucun problème : les mères étaient majoritairement femmes au foyer, et en leur absence, il ne manquait pas de tante ou voisine pour accueillir les gamins.

Je rentrai donc chez moi, tout heureux d'échapper à la dictée qui était ma bête noire. Mon père était comme souvent en déplacement, et je criai joyeusement "M'an, c'est moi !" quand je vis, cérémonieusement posés sur une chaise dans l'entrée, une canne et un chapeau qui ne laissaient aucun doute sur l'identité de leur propriétaire.

Je restai interloqué et soudain angoissé, car ma mère était tout, sauf languissante : elle tenait énergiquement maison et maisonnée, et exerçait avec passion son métier de couturière.

Les ricanements de mes condisciples me revenant en mémoire, j'envisageai de sauver ma mère en plantant un couteau dans le ventre du docteur Lebeau, comme Alfred le maudit  sur l'affiche du cinéma "le  Mondial".

Au lieu de cela, j'allai m'asseoir rageusement sur le chapeau qui s'aplatit en  une pitoyable galette, et  je m'enfuis à toutes jambes.

Et je dois  avouer, hélas, que cela reste le plus haut  fait d'armes de toute ma vie.

 

Rédigé par Emma

Publié dans #romanesque

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Pastelle 27/12/2013 16:45

Sympa le récit, qui ouvre grand les portes de l'imaginaire...

Solange 23/12/2013 23:30

Je te souhaite un très joyeux Noël.

Miche 21/12/2013 06:11

Bonjour Emma
J'aime beaucoup... tu as un vrai talent de conteuse !

Solange 20/12/2013 21:29

Une histoire bien raconter avec les yeux d'une enfant.

Pascale@nokomis 20/12/2013 19:36

Voilà une belle vengeance ! Un chapeau tout plat, pas pratique à porter !
Bonne soirée

Michèle+ 20/12/2013 08:48

Bonjour Emma, je me suis régalée avec ta nouvelle. Quelle imagination en partant d'une image ! quel talent ! amitiés

mireille du sablon 20/12/2013 07:51

...nous pouvons tout imaginer, j'aime!
Gros bisous du jour de Mireille du Sablon

Louv' 20/12/2013 07:44

Bah, après tout, quelque soit la thérapie, l'important c'est la guérison :) Moi je l'aime bien ce docteur "Mabuze"...

Quichottine 20/12/2013 00:43

Réaction d'enfant... mais j'adore !
Merci, Emma.

Mony 19/12/2013 20:15

Un docteur Mabuze qui malgré tout a su rendre espoir à certaines. Mais vraiment, je n'aurais pas voulu être sa patiente. Une bien légère vengeance pour ce vilain monsieur.

flipperine 19/12/2013 19:16

pauvre chapeau

Nina Padilha 19/12/2013 18:40

Tu dis tout sans rien dire.
C'est une belle narration !
Bisous !

gilbertilo 19/12/2013 16:22

Bis répétita!!