Une gentille famille.

Une gentille famille.

pour Miletune

            Je vous ai déjà raconté beaucoup d'histoires extraordinaires, mais celle que je vais vous conter ce soir est de loin la plus extraordinaire.

Plus tragique encore que celle du masque de fer, et plus mystérieuse que celle de la chambre jaune.

Et, bien entendu, absolument véridique.

Au siècle dernier, ce qui de fait n'est pas si lointain, vivait, dans une ferme isolée au fin fond du Montana, une famille qu'aucun voisin n'aurait pu se targuer de connaitre vraiment, d'autant que le plus proche habitait à plusieurs milles.

Chacun chez soi, dit un proverbe de la région, et les fusils seront bien gardés.

Le père, Robert Jates, grand, sec, et noir de poil, n'était pas commode, et je peux vous assurer que c'est là le plus bel euphémisme de l'année. Surtout quand il avait vendu un cheval à la ville et redescendu la rivière avec un tonneau de whisky.

Quand il partait pour un de ces voyages commerciaux, Marylin Jates accrochait à une poutre le couffin de son bébé Bill, afin d'éviter que les chiens le prennent pour casse-croute, et s'en allait sur le tracteur passer quelque bon temps avec Zach Gobs, le garagiste, une tête brûlée un peu venteuse qui apparemment n'avait aucun instinct de conservation.

Lorsqu'elle constata, comme elle le craignait, que le bébé mis au monde en cachette dans la grange était aussi roux que le garagiste, Marylin fut prise de panique. Elle enroula le mioche dans un tablier et ressentit un besoin urgent d'aller voir sa mère, qui coulait des jours grincheux dans une caravane à la sortie de Reno, ce à quoi Robert ne trouva rien à redire puisqu'on était en hiver. Dire qu'elle fut bien accueillie par la vieille à qui elle n'avait pas parlé depuis des années, serait exagéré. Mais passons sur les détails.

Toujours est-il que la mère garda le petit Steve pendant 10 ans, temps qu'il fallut au mari pour passer par-dessus bord du bateau qui le ramenait de la ville.

Délivrance.

Délivrance pour le jeune Bill Jates, un fondu d'informatique, qui allait enfin pouvoir se livrer à sa passion sans craindre le fouet.

Et délivrance pour sa mère Marylin, dont l'amour maternel se réveilla puisque, ne pouvant plus faire les poches de son défunt, elle ne pouvait plus payer sa mère.

Elle récupéra donc un fils mutique au regard sournois, si hostile qu'à peine rentrés à la ferme elle l'enferma dans le garage, inoccupé depuis qu'il avait fallu vendre le tracteur.

Au début, dit-elle plus tard aux policiers, elle avait pensé qu'il allait s'adoucir, et elle prévoyait de l'intégrer peu à peu à la vie de famille. Si on peut parler de famille à propos de la cohabitation qu'elle entretenait avec Bill, qui ne lui parlait que pour réclamer à manger, et passait tout son temps à développer des programmes informatiques, ce qu'elle appelait des "conneries" jusqu'à ce qu'il soit assez costaud pour lui envoyer à la tête des objets divers et parfois contondants.

Dans ces conditions elle finit par juger plus prudent de maintenir Steve dans le garage. Pour son bien, dira-t-elle aux enquêteurs.

Elle lui passait des pizzas et des cannettes de coca par une trappe. Mais une mère est une mère, et elle avait gentiment meublé le garage : lit de camp, bureau, fauteuil, une vieille télé, et même un ordinateur que Bill avait balancé aux ordures. De temps en temps elle jetait un coup d'œil par une lucarne du toit, et elle le voyait rivé à l'écran, exactement comme son frère, à ceci près qu'il était devenu obèse.

Mince alors, se disait –elle, j'ai pondu que des incapables d'intellos, lequel va m'aider à la ferme ?

Elle commença par vendre les chevaux, puis les terres, jusqu’à ce qu'un matin Bill jette sur la table de la cuisine des liasses de billets de banque ; et elle avait eu la sagesse de ne pas poser de question.

A seize ans, Bill Jates remporta un prix prestigieux de l'innovation et plusieurs universités se battirent pour le recruter.

Bon débarras, pensa-t-elle.

Jusqu'au jour où deux inspecteurs du FBI viennent taper à la porte, à la recherche d'un certain Steve Gobs, auteur d'une intrusion informatique dans les dossiers du ministère de la défense, incursion qu'il avait insolemment signée, comme s'il se moquait d'être pris.

- Il a son bureau dans le garage, dit-elle aux fédéraux, il dit que c'est pour avoir la paix. Oui il s'enferme au verrou.

Il fallut forcer la porte.

Les agents découvrirent alors un véritable cloaque, puant, un antique ordinateur allumé, mais personne dans la pièce.

-Il s'est enfui, dit l'un.

-Impossible rétorqua la maman, en fait c'est moi qui l'enferme à clé, parce qu'il est malade dans sa tête.

- alors il est passé par la lucarne.

- Impossible, il doit peser plus de 300 livres.

- Alors où est-il ?

L'enquête dura des semaines, on fit venir les plus fins limiers de la police scientifique, puis des profileurs, enfin des radiesthésistes. On parla d'un cas d'auto-combustion, d'autant plus plausible que la graisse est éminemment fusible, hypothèse qui se révéla fumeuse.

Après des années le dossier fut refermé. Cold case.

Marylin, mère de deux génies, fut déclarée mentalement irresponsable, et laissée en liberté, elle vit toujours dans la ferme où elle élève des visons.

Or, l'an dernier, un de ces journalistes fouineurs vint fouiner dans l'affaire. Il se croyait bien entendu plus malin que le FBI. Il découvrit, en tout cas, un ordinateur haut de gamme enfoui sous le tas de cannettes, que ni la police, ni la maman abandonnée, n'avait jugé nécessaire de déblayer : rien, bien entendu, sur le disque dur, sauf un message électronique non effacé. Un message codé de Bill Jates à son frère Steve Gobs, intraduisible, mais démontrant l'existence de relations entre deux frères qui étaient censés ne pas se connaitre.

Personne ne sait ce qu'ils sont devenus, l'un comme l'autre. Il est probable qu'ils ont changé d'identité, ce qui est facile. Changer de talent et de passion l'est beaucoup moins, et je vous fiche mon billet qu'ils œuvrent toujours dans leur domaine, peut être en duo, et très probablement à un très haut niveau.

et même s'ils sont en prison.

 

Pastelle 21/11/2013 14:15

Vraiment j'adore, des clins d'oeil à tous les coins de phrase ! Trop bien...

Solange 16/11/2013 02:43

Qu'elle mère! Et moi qui travaille sur un Mac. Bonne fin de semaine.

Quichottine 15/11/2013 13:01

Excellent... J'adore !!!
Il suffit de changer quelques lettres et l'histoire prend une autre tournure. :)
Passe une douce journée.

flipperine 15/11/2013 00:34

une mère bien dure envers ses enfants tout de même

flipperine 15/11/2013 00:32

une mère bien dure envers ses enfants tout de même

Carole 14/11/2013 22:58

A mon avis ils se sont transformés tous les deux en disque dur.

erato 14/11/2013 22:37

Une histoire triste et curieuse ! " l'habit ne fait pas le moine " !
Les policiers ont dû être stupéfaits de l'état de saleté et d'encombrement!!
J'aime le nom du garçon Bill Jates !!!
Belle soirée Emma

Pascale☼Nokomis 14/11/2013 18:41

Woufffffffff, surprenant,
Et pour le ménage, je file, ça me fait peur !
Bonne soirée

Nina Padilha 14/11/2013 15:58

Drôle d'"histoire...
Mazette !

jill bill 14/11/2013 07:33

Lequel va aider à la ferme.... Euh ma petite dame !!!!! Merci emma !

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