Gènes et tics.

 

           Tout petit, Henri manifestait, parait-il, une passion immodérée pour l'ordre. Il ne savait pas encore parler que déjà, par des cris ou des grognements, il exprimait sa désapprobation ou son courroux si un vêtement trainait sur une chaise, ou si un tiroir était mal fermé.
"Hon Hon" disait sa bouche charmante, tordue en une lippe douloureuse, précurseur de cris perçants… Sa mère alors courait en tous sens pour chercher quel élément pouvait rompre l'harmonie souhaitée par le bambin.
- Il aura un esprit clair, disait- elle avec fierté, ce sera un chef. Peut-être un architecte.
- Bof, disait son père, mi-figue mi-raisin, il me rappelle ta Tante Armance, si maniaque qu'elle avait des boites pour tout. Tu te rappelles quand on a vidé sa maison ? Il y avait même une boite étiquetée "petits bouts de ficelle ne pouvant plus servir à rien".
Mais rien ne peut entamer l'amour d'une mère, plus aveugle encore que le bibendum rose et nu qui depuis des siècles brandit son arc doré avec un air roublard…

Tout compte fait, l'enfance d'Henri ne se distingua en rien de celle de ses frères, cousins ou camarades de classe. Il était "moyen", ce qui rassurait son père et décevait sa mère. A peine pouvait-elle se féliciter qu'il soit le seul de la maison à plier sa serviette, et reboucher le dentifrice, ce qui, bien que curieux, ne nécessitait pas de recourir à un psy.
De même son adolescence fut désespérément "normale" ; mais l'œil d'un expert aurait pu sans doute  déceler nombre d'anomalies : il n'essayait pas en cachette les vêtements de sa mère, mettait son casque sur son scooter, ne fumait pas d'herbes odorantes, ne faisait percer aucun élément de son anatomie, ni décorer ses modestes muscles d'aigles ou de serpents, n'interpellait pas les filles de façon graveleuse, n'insultait pas ses parents. Sa mère s'inquiétait.
Il devint comptable.
- Je te l'avais bien dit, dit le père à la mère.
- Je savais bien qu'il réussirait, dit la mère au père.


Tout ceci me fut rapporté par la suite, car Henri épousa ma sœur Jacky.
Epousa, tel que. Direct. Comme au 19e siècle. Sans que ni l'un ni l'autre n'ait auparavant expérimenté diverses formes de cohabitation para-conjugales et/ou collectives à géométrie variable.

Plus étonnant, ils semblaient heureux. Henry devint donc mon beauf favori, d'ailleurs je n'en avais pas d'autre.

Mais un jour ou l'autre le destin vous rattrape. C'est le 4 octobre de l'année suivante que les chouettes firent leur apparition dans le journal intime de Jacky : Rue du port, chouette bois. Le 17 Novembre, nouvelle mention : Brest, chouette bleue. 14 décembre : trouvé chouette argent, très chouette.
Qui, mais qui avait lancé Henri sur la voie collectionneuse ? Jacky dira plus tard que c'est lui qui est tombé en adoration pour les chouettes après avoir vu une émission qui leur était consacrée. Henri prétendra que Jacky lui a offert sa première chouette en bois parce qu'elle lui avait trouvé un air de famille avec sa mère. Sa mère à lui ; mais elle nia toujours avoir pensé " vieille chouette".
Je crains que ce point reste à jamais obscur.
Toujours est-il qu'il ne fallait pas réveiller le gène de Tante Armance. D'autant qu'une discussion approfondie au cours d'une réunion de famille fit apparaitre qu'on avait connu aussi dans un passé proche un grand père qui collectionnait les douilles de cartouches de chasse, et quelques autres spécimens plus suspects, comme la cousine Camille, qui ne pouvait aller à l'église chaque matin qu'après avoir purifié ses voies respiratoires par une fumigation de thym. Bref, ce qu'on trouve dans toute famille qui tient correctement à jour sa généalogie.
Après quelques années, la maison de Jacky et Henri était devenue un temple dédié à la chouette. De toutes tailles, en bois, en porcelaine, en faïence, en bronze, en mie de pain, en plastique, en verre, les hulottes, les chevêches et les effraies, nature ou en bijou, presse papier,  pied de lampe,  patère, cendrier et même pot de chambre garnissaient chaque espace libre. Il eut même une chouette comme souris.
- A peur, disait mon neveu Kevin quand il entrait sur son camion à roulettes dans le bureau de son père et se trouvait nez à nez avec la superbe et monumentale chouette effraie grandeur nature très réaliste perchée sur un tronc d'arbre.
En un sens c'était pratique de ne pas avoir à se casser la tête chaque Noël, j'avoue même m'être prise au jeu l'an dernier encore, et avoir enchéri avec fièvre sur ebay pour une chouette en cristal de Bohème.


Il arriva ce qui devait arriver. Jacky me confia qu'elle n'en pouvait plus de vivre là-dedans. Comment faire, me dit-elle, pour guérir Henri de son obsession, sans pour autant lui faire de peine, car c'est le meilleur homme du monde. Ce dont je convins volontiers.
- Et si tu te mettais à collectionner... les grenouilles ? suggérai-je
- T'es folle ? rétorqua-t-elle sans le moindre respect pour les 11 mois que j'ai de plus qu'elle. Les enfants ne supportent plus ces horreurs, Léa n'ose même plus inviter ses copines, quant à Kévin il fait des cauchemars.
- Alors si tu essayais cette méthode chinoise que j'ai lue je ne sais plus où, qui consiste à bouger très légèrement chaque objet chaque jour de telle façon qu'on ne s'aperçoit pas quand celui du bout disparait ?
Jacky se saisit alors d'une chouette en porcelaine bleue et la retourna :
- Regarde dit- elle agressivement, il a tout numéroté, et enregistré dans un fichier, nom, date, origine.
- Laisse-moi y réfléchir, lui dis-je. Et j'allai consulter mon fils Emile, un inventeur surdoué dont je parlerai une autre fois.


Le dimanche suivant, en ouvrant les volets, Henri poussa un cri de surprise : une chouette était clouée sur la porte. Pas une vraie bien sûr, mais en paille assez bien imitée, (ça c'est une précision pour les cœurs sensibles qui auraient eu le courage de suivre jusqu'ici nos histoires de famille). Et dessous une pancarte : "libérez les âmes de nos sœurs enfermées dans les bibelots de la bourgeoisie décadente ". Signé : "le comité de libération des chouettes".
Jacky et les enfants attendaient dans la cuisine, redoutant la réaction d'Henri. Or celui-ci rentra tout sourire.
- Enfin ! dit-il. Tu reconnaitras, Jacky, que cette collection que j'ai faite pour te faire plaisir comm
ence à devenir bien encombrante. Si tu veux, on emballe tout le fourbi, et on demande à ton amie Clara si elle peut vendre ça dans sa boutique aux Puces ?

dans les collections du Louvre

dans les collections du Louvre

Sagine 18/11/2013 10:52

J'adore cette histoire !

cathycat 11/11/2013 18:35

Ah tu as choisi là vraiment la manière forte !!! et qui a l'air de fonctionner. S'attaquer aux collections n'est pourtant pas une simple affaire. Le goût de l'objet finissant par laisser place au besoin d'amasser tant et tant.
Toujours se méfier des grand-mères qui ont des boîtes à trucs (je ne suis pas grand mère mais J'AI des boîtes à trucs...) :-)
Merci pour cette chouette histoire. Bisous

flipperine 09/11/2013 00:19

cela doit faire mal de vendre toute une collection

Michèle 08/11/2013 13:44

Encore un récit croustillant Emma qui fait venir le sourire aux lèvres ! je deviens super fan !! amitiés

Nina Padilha 08/11/2013 13:20

Hou les histoires de famille, la génétique...
Quelle migraine !
Bon WE !

Solange 07/11/2013 21:07

Il avait de bonnes idées l'Emile. Une collection ça fini toujours par être encombrant.

Mony 07/11/2013 19:13

Ah les petits malentendus, comme ils peuvent nous gâcher la vie. J'attends les aventures d'Emile, cet homme de bon conseil...

Louv' 07/11/2013 08:07

J'ai toujours trouvé bizarres les collectionneurs en tous genres. Dans ton récit, excellent, je retiens la précieuse méthode chinoise : bouger un objet chaque jour afin de ne pas s'apercevoir quand celui du bout disparaît :)

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