table d'orientation
&perluette
- Allo ? oui Karine.
…
- Ah, tu as changé d'avis ?
…
- Tu aurais pu t'en rappeler, quand même, que ta mère est allergique aux fraises. Mais tu as commandé à la fraise, pas sûr qu'ils auront autre chose, surtout en semaine.
…
- Ok, s'ils ne peuvent pas, je prends quand même, et en plus un éclair choco pour ta mère.
…
- Ecoute, Karine, ça fait trois fois en 20 minutes que tu m'appelles, ça dérange les voisins ! ne t'en fais pas, j'ai bien noté, à tout à l'heure.
À vrai dire ils ne sont plus qu'un, "les" voisins, maintenant que le train approche du terminus.
Un type de mon âge qui me fait un petit sourire de compréhension. Fraternité masculine.
Je sais ce qu'il pense : "ah, les femmes !"
Ça, c'est quelque chose qui me travaille : comment se fait-il que "Les femmes" n'ont rien à voir ou presque, avec "La femme".
Celle-là,
sur la couverture du magazine abandonné sur le siège voisin, qui présente l'exposition Hopper, celle-là c'est "La" femme. Belle et mystérieuse. Un pays à découvrir, un secret à percer…
Celle-là n'est certainement pas une mauviette : elle est forte, ses mollets musclés trahissent la joueuse de tennis. Forte et féminine. Bien coiffée, sans doute permanentée à grand frais si j'en
juge à la qualité de ses vêtements. Un léger parfum de vétiver, j'imagine. Quelque chose qui sent le net, le propre et l'inaccessible. Son père est un magnat du pétrole, et elle va proposer au
"Chicago tribune" un article sur la condition féminine. Elle montre ses mollets mais elle cache ses yeux. Les yeux, disaient les anciens Chinois, sont la porte de l'âme. Pourquoi, caches-tu ton
âme, Joan ?
Je ne me souviens déjà plus de mon enfance, je suis à seize mille lieues du lieu de ma naissance, je suis à Moscou, dans la ville des mille et trois Clochers et des sept gares*. Une balalaïka pleure l'âme slave au bout du wagon…
La femme est montée à Novossibirsk. Elle va à Irkoutsk, d'après ce que je vois sur les étiquettes de ses valises en cuir fatigué. Elle a les yeux noirs brillants, étirés vers les tempes, un regard de chat sous la chapka de fourrure rousse. Elle s'en débarrasse, ainsi que de sa lourde pelisse, et des tresses noires et brillantes, comme cirées, coulent sur ses épaules. Une bouffée de violette arrive jusqu'à moi. Sa taille si fine tiendrait dans mes deux mains. Deux jours de steppe et de bouleaux avec Anna Karénine…
La femme va avec moi jusqu'à Constantinople. Je sais par le contrôleur qu'elle va rejoindre son colonel de mari. Je suis sûr qu'il a le teint rougeaud et des jambes ligneuses sous un large short beige. Mais elle, oh, elle, dont les longs cils balaient la joue ronde et dorée, elle a la douceur d'un loukoum dans le tailleur blanc qui la déguise en Lady. Monsieur le colonel, sans doute lassé des parties de backgammon sous le gros ventilateur, a dû l'enlever à un notable oriental. Le moindre de ses mouvements gracieux fait voler une odeur de santal...
- Guillaume Tell !
- Hein quoi ?
Mon compagnon me tape sur le bras.
- L'air de Guillaume Tell, votre portable qui sonne !!! Vous vous êtes assoupi…
Non Karine, je ne réponds pas, on va dire qu'il y a un tunnel.
Ah voilà, je crois que j'ai compris la différence entre "les" femmes, et "La" femme !
" La" femme ne parle pas.
pour les impromptus littéraires, "concentré en 125 mots."
La clé
J'en ai acheté une de grande contenance. Très douce. Bleu glacier. Pas transparente, ciel, non ! Je ne veux pas que l'on voie dedans.
J'ai tout toiletté, réduit, classé.
D'abord les photos, ces crève-cœur…surtout les moches en noir et blanc. Les vidéos des petits. Les arbres généalogiques. Les poèmes et les musiques que j'aime.
Les musiques surtout.
Mes poèmes à la noix. Mes pitoyables essais de peinture.
Parce qu'ils valent leur pesant de labeur.
De plaisir aussi.
Le courrier.
Parce qu'il vaut son pesant de vie, d'énergie.
De larmes aussi.
Je tiens dans la main tout ce à quoi je tiens.
Tout y est. 16 gigas. Toute une vie concentrée dans 8 grammes de plastique et de circuits miniaturisés par le génie humain.
On dirait qu'on serait des Pinocchio bricolés par un Gepetto qui s'ennuyait dans les nuages, fatigué d'avoir longtemps joué à la guerre des étoiles.
Nous gambadons plus ou moins joyeusement au bout des ficelles qu'il manipule distraitement. Il attend en fait que sa créature arrive à lui échapper, et se libère. C'est ça, son but, à Gepetto.
Une fois il a bien cru que ça y était. Lorsqu'un joli champignon s'est élevé au dessus d' Hiroshima, il a levé un sourcil intéressé : " ça y est, ce con, il va réussir à se faire sauter ! "
Et puis, les choses ont traîné, il a repoussé ses lunettes sur son front dégarni, et s'est replongé dans ses mots croisés. Dirige le monde, en quatre lettres… Dieu ? Ah non, fric…
Quelques secondes plus tard, Pinocchio s'est mis à manipuler les gènes et à cloner, et d'orgueil dont il était bouffi se tambourinait la poitrine comme le gorille qu'il était encore un peu.
Pas mal, dit Gepetto... pour le concours Lépine.
Dites donc, les anges, c'est l'heure de la sieste, vous voulez bien aller jouer de la harpe un peu plus loin ? Réveillez-moi dans mille ans…
La première phrase est proposée par Vianney
C'est donc ici que je vais mourir. Dans cette chambre. Avec vous. Vous qui serez ma dernière
rencontre…Je suis désolé, Marcelline. Mais je ne pouvais pas prévoir que vous alliez entrer dans ma chambre avec un passe pour faire le ménage. Vous comprenez bien que je doive vous garder avec moi. Vous le comprenez, n’est ce pas ? Vous avez vu mon flingue, et il n’est pas question que vous sortiez. Vous iriez aussitôt piailler dans le couloir. Il ne me reste que quelques minutes, une heure tout au plus. J’ai vu leur voiture en bas. Ils doivent être en train d’explorer les deux hôtels de la place. Donc ça ne durera pas longtemps, Marcelline. Mais j’y tiens, à ces quelques minutes.
C’est pourquoi je vous ai bâillonnée et attachée derrière le lit. Ça n’est pas très confortable, excusez moi, mais quand ils entreront, ils ne feront pas le détail, alors derrière le lit, vous serez plus en sécurité. Je tiens à vous Marcelline. Vous êtes la dernière personne à qui je peux parler.
N’ayez pas peur, je ne vous ferai aucun mal, vous êtes actuellement ce que j’ai de plus précieux au monde. J’espère que vous vous en sortirez, Marcelline.
Vous devez penser que je devrais téléphoner, appeler le standard ? Allons donc, vous pensez bien qu’ils y sont déjà, au standard.
Ou la police avec mon portable ? Me faites pas rire. La police, c’est eux. Mais les sommations et tout le bazar, n’y comptez pas, on n’est pas à la télé. Ils ne feront pas de quartier, moi non plus, je n’ai plus rien à perdre.
Vous ne pouvez pas me répondre, mais cela ne fait rien. Il est probable que si je vous avais rencontrée avant, je ne vous aurais même pas vue. Vous n’avez rien de particulier, Marcelline. Rien qui séduise, rien même qui attire le regard, vous êtes aussi transparente que votre chariot à balais. Sans votre badge, je ne saurais même pas votre nom.
Vous ne devez pas être bien heureuse, Marcelline, n’est ce pas ? Laissez moi deviner. Votre mari vous a quittée il y a bien longtemps, et vos enfants se moquent pas mal de vous, c’est bien ça ? Peut être que vous buvez un petit coup le soir pour le réconfort ? Une vie de merde quoi. J’en voulais pas, moi, de cette vie là. Vous me direz, c’est pas une réussite. Je l’ai même pas eue, la grande vie.
Tiens je vais vous demander quelque chose, Marcelline, vous pouvez pas refuser d’exaucer mon dernier souhait. Vous irez voir Simone Velicci, 3 impasse des Bourdons. Ce n’est pas loin, c’est chez elle que j’allais quand j’ai repéré leur bagnole. Dites lui que j’allais chez elle. Dites lui ça, oui seulement ça. C’est ma vieille. Peut être que ça lui fera plaisir si elle se rappelle de moi. Dites lui qu’il y a un bon paquet de fric dans le sac de la moto que j’ai laissée chez Francis. Elle sait où. Ça, par contre, je suis sûr que ça lui fera plaisir ! J’aimerais vous dire qu’elle partagera avec vous, Marcelline, mais je la connais, cette vieille radine.
Mais j’y pense, dites lui que vous irez à la police si elle ne le fait pas.
Voilà, finalement c’est la chance qui vous a fait entrer dans ma chambre, Marcelline, vous allez pouvoir vous acheter un beau petit appartement ! Après tout, vous êtes la dernière femme de ma vie.
Dans son rêve, Marthe poursuivait une gazelle. Les cahots de la jeep finirent par la réveiller.
Déjà, à travers les lattes de bois, le soleil rayait de gai la couverture en patchwork et la longue barbe de Joseph. Elle s'étira. Tout était calme, hormis le léger remue ménage du poulailler Elle aimait ce moment. Les filles dormaient encore. La chambre sentait bon la résine, les marguerites dans leur pot en métal éclaboussaient de frais la table en rondins.
À la secousse suivante elle tapota le bras de son homme : réveille-toi, Joseph, c'est le moment.
Joseph grogna et se tourna lourdement de l'autre côté.
- Allez, lève-toi, le bébé arrive.
- Le bébé ? Joseph sauta d'un bond hors du lit. Le bébé, le bébé !
- Tu veux bien aller chercher Sœur Myriam ? et demande aux filles de faire bouillir l'eau.
L'homme avait sauté dans son pantalon noir ; vite il passa sa tunique blanche et enfila ses sandales.
Pendant que Marthe ouvrait le lit pour y tendre la toile, Joseph réveillait les filles, paisiblement alignées dans leurs châlits mitoyens en pin blond, leurs longues tresses enroulées sous la coiffe blanche qui rendait leur visage encore plus rond.
- Marie et Madeleine, faites bouillir de l'eau dans la grande bassine, et toi, Sarah, prépare le linge pour le bébé.
Dans leur long jupon blanc, Marie et Madeleine coururent en direction du puits, tandis que la petite trottinait vers la huche.
A grandes enjambées, Joseph monta le sentier qui grimpait à travers le bois vers la maison de Myriam. Il exultait. Quatre ans ! Quatre longues années depuis l'arrivée de Sarah, pendant lesquelles aucune naissance n'était venue bénir leur foyer !
- Ô divin, je te rends grâce, tu avais asséché le sein de ma femme, et voilà que tu lui permets à nouveau de fleurir !
Il sauta le ruisseau comme un enfant !
- Ô divin, permets que ce soit un garçon, pour continuer l'Œuvre !
Tout en bois elle aussi, la maison de Myriam et Jean était plus grande que la leur, parce que par deux fois il avait fallu ajouter de nouvelles chambres pour loger les enfants qui étaient maintenant au nombre de dix. A cette heure, les oiseaux babillaient encore dans la clairière, à l'unisson de son allégresse.
Il cognait à la porte :
- Myriam, sœur Myriam !
- Holà, qui crie ainsi ?
Jean apparut à la porte, hirsute ; chaque fois qu'il le voyait, Joseph ne pouvait s'empêcher d'être émerveillé qu'un être aussi fluet puisse être un géniteur de première catégorie. Lui n'était encore qu'au troisième niveau, mais si le bébé était un garçon, il pourrait gagner deux échelons d'un coup !
- Ah c'est toi frère Joseph, qu'as-tu donc à faire autant de bruit ?
- Frère Jean, je te salue, nous avons besoin de soeur Myriam, le bébé arrive !
Myriam arrivait à son tour, sa longue robe fleurie tendue par une chair luxuriante :
- On y va, on y va ! C'est un beau jour, mon frère ! Les enfants, vous rendrez grâce au divin avec votre père ce matin. Pressez-vous, Sœur Esther m'a dit qu'hier vous étiez en retard à l'enseignement.
Un groupe compact d'enfants s'était massé derrière Myriam, et, n'était ce qu'une illusion, peut être un reflet dansant, Joseph eut l'impression désagréable que Deborah haussait imperceptiblement les épaules. A quinze ans, l'aînée de Jean et Myriam s'était déjà distinguée en manquant la Cérémonie par deux fois, et frère Paul avait dû ajouter une pierre grise dans la coupe de la famille.
Le village s'éveillait. Myriam et Joseph croisaient des frères et des sœurs qui se rendaient au jardin, et des enfants qui allaient à l'enseignement. A chacun d'eux Myriam lançait gaiement :
- Le bébé de Joseph arrive, gloire au divin
- Gloire au divin ma sœur, béni soit le sein de ta femme, Joseph !
Marthe avait disposé les herbes autour du lit, et s'était étendue. Myriam lui tendit le bâton à mordre.
- Pas besoin, ma sœur, celui-là ne me fera pas de mal, je le sens !
En effet, il ne fallut pas plus d'une heure pour que l'enfant arrive, accueilli par Myriam dans le burnous de toile.
- C'est un garçon !
- Un garçon, ô divin, merci.
Joseph s'était approché de la couche de sa femme qui souriait.
- Montre le moi, sœur Myriam
Mais Myriam serrait le bébé contre elle, figée. Elle posa lentement l'enfant sur le lit. Et de stupeur, Joseph s'assit d'un coup.
Le bébé était magnifique, vigoureux, potelé, rond et doux, mais, indiscutablement, et semblait-il, définitivement, il était d'une belle couleur d'ambre foncé.
Ils restaient tous trois sans voix. Joseph rompit le silence
- C'est possible, ça ?
L'accorte Myriam, qui avait été professeur de mathématiques dans une vie antérieure, reprenait ses esprits :
- Mais oui, ça arrive quelquefois, si un ancêtre était de cette couleur…de toutes façons, il faut présenter l'enfant à la Cérémonie, ce soir, frère Paul saura nous éclairer, il est notre guide.
Et gaiement elle se mit à habiller l'enfant de la longue robe blanche de présentation, avec l'aide des petites filles, ravies.
Au soleil couchant, toute la famille se mit en route pour rejoindre le temple. Celui-ci était situé un peu plus bas, sur la terrasse à flanc de pente regardant l'orient, là où vingt ans plus tôt la Bienfaitrice avait décidé de le bâtir.
C'était une bâtisse blanche, sobre, n'étaient-ce les colonnes de chaque côté de la lourde porte supportant un fronton où rutilait l'inscription, en grandes lettres d'or : TERRE PROMISE.
Joseph posa l'enfant dans son panier sur la table blanche. Les vitraux en camaïeu mordoré illustrant les commandements de frère Paul flamboyaient encore, baignant la grande salle d'une lumière de miel fondu.
Tous firent cercle autour du bébé brun, et se donnèrent la main. Seul le petit Jonas, âgé de quatre ans à peine, fils de Daniel, manifesta quelque étonnement, mais sa mère Rachel le fit taire. Le frère Paul s'approcha du bébé, le prit dans ses longues mains fines et le tendit à bout de bras au-dessus de lui :
- Nous t'accueillons, frère, à la terre promise, et te nommons Joshua.
- Joshua, Joshua, reprirent les frères et les sœurs, en balançant leurs mains unies.
Paul énonça ensuite le troisième commandement, que tous reprirent à voix basse :
- Tu engendreras autant que ton corps permettra.
Ils s'assirent sur les tapis de corde pour chanter l'hymne du soir que le guide avait composé. Paul appela Deborah, à qui il donna à lire la liste des travaux pour le lendemain. Enfin ils partagèrent les pains que la famille de David avait préparés ce jour là et se séparèrent, se souhaitant un bon repos.
Frère Paul retint Joseph après la cérémonie, et vrilla sur lui le regard de braise qui avait autrefois fait vaciller la Bienfaitrice.
- Mon frère, nous avons un problème. Nous savons tous deux que sœur Marthe est irréprochable, d'ailleurs pas un de nos frères n'a la couleur de cet enfant. Pour la paix de nos âmes, je vais cependant faire une enquête dans la vallée.
L'enquête ne donna rien. Un seul habitant de la vallée était de la couleur du bébé, mais il fut exclu des hypothèses ; il s'agissait de James Bigsley, un nonagénaire laissé là par l'histoire il y a quelque soixante ans. On signalait aussi le passage au camping du bourg d'un groupe de rappeurs en camion bariolé, mais cela remontait à l'an dernier.
D'ailleurs, à moins d'imaginer un crime de rôdeur, tout cela était stupide, Marthe ne s'éloignait jamais de Joseph, sauf quand il s'agissait d'aller vendre les tisanes au marché, et encore était-elle toujours accompagnée de l'une ou l'autre des sœurs.
Pendant que le petit Joshua prospérait, Joseph dépérissait, son ardeur à monter les échelons des géniteurs semblait éteinte. Il s'éloignait de plus en plus souvent dans la forêt, et, quand il se savait seul, il osait demander : ô divin, ça serait-il possible ? Et nombre des frères et sœurs se posaient aussi la question.
Marthe dépérissait aussi, non à cause du bébé, mais parce qu'elle avait un secret qui l'empoisonnait. Impure, trois fois impure, lui répétait la petite voix intérieure. Elle avait trahi la Règle. Sa faute l'étouffait, et elle ne pouvait en parler à personne. Si elle devait être exclue du village, quitter les frères et les sœurs, elle en mourrait. Le film repassait dans sa tête…
Qu'est ce qui lui avait pris de téléphoner à sa sœur, sa sœur d'autrefois, Isabelle, la chère Isabelle qui lui manquait tant depuis dix ans ! Elle savait bien que c'était interdit par la Règle ! Mais, quand elle s'était trouvée à Paris l'automne dernier pour distribuer "terre promise" aux sorties de métro, une bouffée de coupable nostalgie l'avait saisie. Isabelle avait été si heureuse de la voir !
- Patricia, Patricia, répétait-elle, je ne peux pas le croire !
D'un commun accord elles avaient évité les sujets qui fâchent, mais, tout en taisant le fait que probablement Paul allait donner à Joseph une autre femme, Marthe n'avait pu s'empêcher de confier à son ancienne sœur les tourments que lui causait son infertilité.
- Mais ma chérie, justement demain je dois voir le célèbre Docteur Sanchez, à la Compassion, je te passe mon rendez- vous, tu verras, il est super !
Lorsqu'elle y repensait, en allaitant le petit Joshua, Marthe était accablée par le remords et la honte. Non seulement ce jour-là elle avait déposé le paquet de brochures dans une poubelle, à La Motte Picquet, mais elle avait subi un examen abominable qu'elle n'avait réussi à supporter qu'en se récitant en boucle les onze commandements de Paul. Elle ne se souvenait plus du visage du Docteur Sanchez, ni de ce qu'il lui avait fait et dit, ne se rappelait que de l'ordonnance qu'elle avait froissée en boule et jetée dans une bouche d'égout.
Pourtant le divin semblait lui avoir pardonné, puisque peu de temps après il avait fait fleurir son sein !
Quelque trois ans plus tard, une information vint animer quelques jours une actualité momentanément en manque de désastre.
Elle fit la une de Paris Match (l'escroc de la Compassion), deux pages dans le Nouvel Obs. (santé : Français, on vous ment !), et une émission de Mireille Dumas, les imposteurs, lui fut consacrée. L'écho de la vallée en rapporta quelques lignes.
Nouvelle affaire de faux médecin. Carlos Gobalivsky, connu dans les milieux médicaux sous le nom de Docteur Sanchez, vient d'être mis en examen. Le Docteur Sanchez, spécialiste de la stérilité féminine, était apparemment apprécié de tous ses collègues. Il a pendant quatre ans occupé les fonctions de chef de service intérimaire à l'hôpital de la Compassion. Ses patientes étaient largement satisfaites de ses soins, et beaucoup lui doivent d'avoir pu procréer. Et sans quelques incidents, il est probable que le Docteur Sanchez serait encore en fonction aujourd'hui. Des patientes en effet se sont étonnées, certaines de s'être trouvées enceintes malgré leurs précautions à un moment où elles ne le souhaitaient pas, d'autres pour avoir mis au monde des bébés dont la couleur n'était pas celle du géniteur légitime ou choisi sur catalogue ; une enquête interne a déjà démontré que le plus grand désordre régnait dans les containers d'azote liquide du service, et il est probable que des centaines d'analyses génétiques vont devoir être réalisées !
Or Carlos Gobalivsky n'a pu produire aucun diplôme ; à peine a t'il exercé un job d'été de brancardier à Sao Paulo il y a dix ans. C'est à cette époque que la vocation de soigner s'est imposée à lui, a-t-il déclaré lors de son interrogatoire ; ce qui, joint à sa passion pour les femmes, l'avait conduit tout naturellement à embrasser la profession, puis être accueilli avec enthousiasme à l'Hôpital de la Compassion qui n'était pas trop pointilleux en Août 2003, au plus fort de la canicule.
Or, pas plus que les autres gesticulations d'un monde impie et perverti, cette nouvelle démonstration du mal incarné par la médecine n'atteignit aucune âme du village.
Aucun journal ne pénétrait dans la communauté, qui cependant disposait d'une bibliothèque choisie par Paul. Certains enfants n'avaient jamais vu la télévision. Seul le guide possédait chaîne Hi-fi, ordinateur et téléphone portable, ainsi qu'une radio dans sa Bentley, et il se chargeait de transmettre aux frères et aux soeurs ce qui leur était nécessaire de savoir. Il regardait souvent aussi la télévision au château de la Bienfaitrice, afin de suivre l'évolution des formes du Mal et identifier les dangers dont il avait à préserver ses frères.
Néanmoins, cet hiver-là, il était à Las Vegas, pour la Réunion internationale et il manqua donc l'information.
Le petit Joshua allait alors sur ses trois ans. Joyeux et lumineux, adoré de tous les frères et les sœurs. Tous déjà le reconnaissaient comme leur futur guide.
Le conseil d'administration des éditions Graalimard était réuni au grand complet.
Le grand complet était composé de sept personnes, assises autour de la table ronde de la vieille salle de réunion.
Il y avait bien sûr Paul Chou, le grand patron, entouré de ses deux âmes damnées, exceptionnellement présentes ensemble pour l'occasion : Priscilla et Emma, les assistantes de direction (il en fallait deux car ces dames ne fonctionnaient qu'à mi-temps, et au prix où on les payait, il n'y avait guère d'espoir de les remplacer par une entité unique plus performante).
A leur gauche, Pierre Chou occupait le meilleur fauteuil, fauteuil auquel il s'accrochait comme une moule sur son rocher, bien qu'étant en retraite depuis 88 ; mais voilà, il était le père de Paul, et le fondateur de la boite.
Siégeaient encore Amélie Yesthomb, auteur qui avait fait les meilleures ventes de 53 à 72, Patrick Domiano, correcteur en chef, et correcteur tout court, car il n'était chef que de lui-même, Marcelle Exelle, gestionnaire.
Et ce jour-là on comptait en guest star, Buddy Bugbug, informaticien de passage venu déplanter le vieux Mac de Pierre Chou.
L'ordre du jour de la réunion était quelque peu délicat, puisqu'il s'agissait ni plus ni moins que de modifier radicalement la ligne directrice de la maison, et Paul Chou redoutait les réactions des membres du directoire.
Lui-même n'était pas très affirmé dans ses convictions, mais voilà !!!
Il allait épouser Camille de Ségur, qui était une ancienne petite fille. Je veux dire une vraie petite fille modèle d'avant la télé. Une héritière dont la fortune allait fort à point renflouer Graalimard menacé depuis quelques années par le dépôt de bilan.
Seulement Camille avait grandi dans un château de famille, entre précepteurs et professeur particulier de harpe ; ses nourritures culturelles venaient exclusivement de la bibliothèque du château (classée au patrimoine européen). C'est pourquoi elle avait exigé de son fiancé, et fait ajouter cela comme clause à leur contrat de mariage, que les éditions Graalimard devraient renoncer à publier les BD gore, gothiques, galactiques, robotiques qui constituaient son fonds de commerce, pour se consacrer aux beaux livres, et revenir aux fondamentaux de la littérature jeunesse. La question de leur illustration par des eaux fortes était encore en suspens.
Voilà donc les dispositions que Paul Chou (qui, par contrat deviendrait bientôt "Chou de Ségur") devait annoncer au conseil, et il n'en menait pas large.
Pour gagner un peu de temps il demanda :
- Priscilla, tu vas nous chercher du café ?
- Si tu en veux, tu y vas toi-même, répondit la dame, qui tenait son aplomb du fait qu'elle était à la fois la nièce de Pierre Chou, et la femme du président du syndicat du livre.
Paul se tourna alors vers Amélie et lui demanda de résumer l'ordre du jour, ce qu'elle fit, d'un ton pointu destiné à montrer qu'elle n'en était en aucun cas solidaire.
Reposant les feuillets (admirablement dactylographiés par la douce Emma), elle ajouta :
- J'ai pris la liberté d'inviter une personne qui peut grandement nous aider dans la recherche des versions authentiques des contes et légendes. Il est là, il attend dans mon bureau.
- Allez le chercher, Amélie, dit Paul, pas mécontent que l'attention se détourne un instant de lui.
L'homme qui entra fit sensation : cape de cuir, chapeau à large bord qui mettait son regard dans l'ombre, barbe bleu gris, il ne manquait pas d'allure, bien qu'il semblât
impossible de lui attribuer un âge.
- Monsieur ? fit Paul, malgré lui impressionné
- Gui Merlin, druide.
- Ah, je vois reprit Paul, sarcastique, et à quel titre pensez-vous nous servir de conseiller ?
Sans se laisser démonter, Gui rejeta sa cape, posa son chapeau sur la fontaine d'eau (une avancée significative obtenue depuis peu par le personnel), retourna avec nonchalance un fauteuil, et s'y assit à califourchon.
- Il en fait beaucoup, souffla Priscilla à Buddy Bugbug, son voisin.
- Je suis druide en effet, reprenait le visiteur, plus précisément DJ au Korrigan Bleu de Pleumeleuc.
Devant l'air étonné de l'assistance, Merlin expliqua :
- Vous trouvez que "Korrigan bleu" fait un peu "plouc" ? Que voulez-vous, cela plait aux touristes ; le vrai nom de l'auberge est " ar wennili-garreg", mais personne ne sait le prononcer, surtout au moment de réserver par téléphone, et cela nous faisait perdre des clients.
- Euh, en fait c'est plutôt votre qualité de DJ qui m'étonne un peu, mais poursuivez.
- DJ ? Druide-Jardinier : "druide" pour les séminaires de druiderie du week end, et le reste du temps jardinier à l'office du tourisme de Pleumeleuc.
- Venons-en au fait, jeune homme, grommela Pierre Chou, quelque peu excédé par les manières du DJ, et persuadé qu'il se fichait d'eux dans les grandes largeurs. Qu'est ce qui nous prouve que vous êtes réellement druide ? Avez-vous suivi une formation ?
Merlin se leva d'un bon, furieux.
- Je vous chante notre hymne, transmis depuis 38 générations, cela vous convient ?
Il se voûta, il avait soudain cent ans, et d'une voix chevrotante il entonna
Bavasaka ma sarpata perda
Ma la mancha ma la mancha
Bavasaka ma sarpata perda
Ma la mancha a ravana
Paroles difficilement audibles parce que la voix du vieillard était faible, et qu'une voiture de pompier passait dans la rue "Paim Pont, Paim Pont…"
L'homme se redressa : il avait 30 ans, et en riant dit :
- C'est du celte du 5 e siècle, je traduis :
Buvons un coup ma serpette est perdue
Mais le manche, mais le manche
Buvons un coup ma serpette est perdue
Mais le manche est revenu…
L'hymne de la serpette, j'espère que cela vous suffit, comme preuve ?
- Et c'est tout ce que vous avez à nous proposer comme littérature traditionnelle authentique ?
- Vous allez voir !
Et Merlin tira de sa poche une cassette
- Je vous confie ceci, mais elle ne sera utilisable qu'après que nous ayons trouvé un accord sur les droits d'auteur, et je vous assure que ça vaut de l'or !!!! Mon agent est dans le couloir, il se chargera de cela...
- Mais de quoi s'agit-il dit Paul, qui commençait à fatiguer.
- C'est l'enregistrement des récits authentiques sur la dame du lac ! Les seuls véritablement transmis de mère en fille depuis les témoins de l'époque.
Je vous explique : chaque samedi se tient une soirée tradition, au Korrigan bleu. Il y vient quelques bardes, deux sœurs chanteuses centenaires, et des conteurs. On y vient de tout le pays, et l'été on refuse du monde. Le clou, ce sont les soirées spéciales de la pleine lune. Là se produisent trois conteuses, dont moi-même je ne connais que le nom. Personne ne sait où elles habitent, ni si elles habitent ensemble. Elles arrivent toujours à pied par le sentier des marais : Viviane Dulac, Morgane Davalon, et Armelle Uzine, toujours avec ses bottes en serpent. Beaucoup ont essayé de les suivre, tous se sont perdus.
Après la sortie du DJ Gui Merlin, négligeant les avertissements de celui-ci au sujet de l'utilisation de la cassette, Paul Chou se précipita sur le magnétophone.
Mais, (était-ce un sortilège de ce diable d'homme ?) seuls des coassements se firent entendre, qui se déformèrent en borborygmes tandis que la cassette s'autodétruisait…
cliquer sur l'image pour la version audio
Le cerisier s'ébroue à chaque souffle de brise,
Et ses pétales pleuvent sur le voile de mariée
Qu'il a posé sur l'herbe tendre .
Le soleil est déjà bas.
Bientôt il rasera le pommier en sa gloire,
Et le rendra fluorescent.
Quand le soleil plonge de l'autre côté du monde,
Il envoie des signes qu'il faut savoir saisir :
Le rayon vert dans un trou de rocher,
L'ombre du châtaigner sur la vieille maison,
bleu intense une fraction de seconde
et la fleur d'œnothère qui d'un coup se déploie,
très pressée, car ne vivra qu'un jour.
Un vol d'étourneaux palpite très haut sur le ciel très bleu.
Dans l'ombre de la maison, les pâquerettes se replient.
Elle pense qu'elle ne verra peut être pas les cerises cette fois,
vermeilles et gonflées,
fendues par le bec des merles arrogants.
Elle pense à ses années envolées comme les pétales,
Consumées en projets grandioses, en passions frénétiques,
A embrasser des rêves qui n'étaient pas les siens.
Que ne les ai-je, pense-t-elle, passées là sur ce banc
A regarder ces douces choses ?
Je ne savais pas qu'il y avait du bonheur à seulement
Sentir le vent sur mes joues, le vent qui joue dans mes cheveux.
Tout cela m'était dû, et venait de surcroît, alors qu'il eût fallu
A chaque instant dire merci à la vie.
Merci pour le ressac, et merci pour le vent, le ruisseau qui murmure,
Merci pour l'eau de la fontaine, le jour qu'on a tant soif.
Je ne voyais pas qu'il y avait du bonheur à simplement respirer.
Humer, sentir l'herbe coupée, la route sous la pluie
Respirer mes bébés potelés.
Poser les valises pour dire "maman je t'aime",
Le temps que c'est possible…
Oh, encore une fois voir la vague recouvrir l'empreinte
de nos pieds nus dans le sable mouillé…
Il arrive.
Il va dire comme elle a bonne mine aujourd'hui.
Et puis qu'il faut rentrer parce que le vent est frais.
musique S Barber, adagio for strings
- Bonne nuit, Madame Martinez, je pars quelques jours, là, vous ne me reverrez pas avant lundi.
Marie ferme doucement la porte de la 17. Ça y est, elle est en congé. Ouf, elle n'en peut plus. Elle est sur ses jambes depuis 6 heures du matin ...
Avant de se changer, elle passe dans la salle de service remplir le registre des soins. Un peu miteux le sapin qui orne la salle de repos, on a mégoté sur les guirlandes, l'an dernier c'était elle qui s'en était occupée, il était nettement mieux que ça...
Bon, elle se presse, Anita ? Il est déjà 19 heures 10 ! Si elle n'arrive pas tout de suite, sûr qu'elle va rater le 19 heures 38, et le film par la même occasion
Sophie du standard arrive en courant, comme d'habitude :
- Anita vient d'appeler, elle est bloquée par la neige, elle n'a aucune idée du temps qu'il va falloir pour dégager le bouchon. T'es coincée, ma pauvre ! Y'a un type qui arrive du bloc ! Bon je me sauve, bon Noël ma poule !
C'est foutu pour le film, mais si elle attrape le 20 heures 03, elle pourra voir une partie du bêtisier, en partageant avec Chachat le petit bocal de foie gras qui est au frigo. Noël : c'est le bêtisier, la nouvelle année : le Lido, et au mois d'Août, le gendarme, et on retrouve enfin la 7e compagnie. Métro, boulot, gendarme, bêtisier, lido, métro, boulot… et hop, la vie est passée....
Marie se lève en soupirant et se dirige vers le fond du couloir où on entend le roulement du lit.
- La 9, Patrick, s'il te plait. Qu'est-ce qu'il a ce type ?
- Agression à c’qu’il parait, salement amoché !
- Soir, Marie, Anita n'est pas là ?
C'est le docteur Bonnevoie, le chirurgien aux yeux menthe à l’eau, manteau jeté sur ses épaules, comme d’habitude.
Sans écouter sa réponse il ajoute, tandis que les brancardiers installent le patient dans la chambre
- il va sans doute s'en tirer, celui-là, tu me le bichonnes, hein ? Je passe demain matin, c'est Grimbert qui est de service cette nuit
Marie entre dans la chambre. Elle prend le tableau accroché au pied du lit, et pousse une exclamation étouffée : "Braeden Demussais".
Braeden Demussais, il n'y en a pas deux qui puissent porter ce nom!
Elle regarde la pitoyable forme allongée, qui ressemble plus à Ramses avant déballage qu'au Braeden Demussais de ses souvenirs…
Il avait fait une entrée théâtrale en cours d’année dans la classe de philo. Son père était diplomate ou quelque chose comme cela. Grand, maigre, habillé de noir à l’exception d’une longue écharpe rouge, il était évident qu’il soignait ce qu’on appellerait aujourd’hui son « look ». À l’époque il cherchait surtout à passer pour un poète. Ce qui consistait essentiellement à arborer un air narquois ou condescendant, et feindre la somnolence pendant les cours.
Bien entendu, en raison de son patronyme, il avait vite été appelé " Alfred ". Il acceptait ce surnom avec quelque grandeur.
Marie jette un coup d’œil dans le dossier : Demussais Braeden, entrepreneur de travaux publics. Eh bien, Braeden, pas encore à l’Académie, on dirait…
Braeden avait vite été la coqueluche des filles de la classe, et même au-delà. Même les profs étaient impressionnés par sa prestance et sa morgue. Le fait de jouer les dilettantes ne l’empêchait pas d’être en tête, et de loin, dans les matières littéraires. Autour de lui une cour de fans s’était vite constituée. Petits mâles débordés par leurs hormones, tout disposés à suivre un maitre à penser, à leurs yeux prestigieux
A l’époque, Marie était ronde et binoclarde. Moche, pour tout dire.
Je le suis toujours, pense-t-elle. Seulement, maintenant, ça n’a plus d’importance.
Jusque-là sa vie scolaire s'était déroulée paisiblement, entre Mylène, sa meilleure amie, et Thomas, son "promis" depuis le primaire.
Mais Braeden avait fait de sa vie un enfer : pour lui et sa cour, elle était la cible idéale. Dès qu’elle était appelée au tableau, le chuchotis commençait, piano, puis de plus en plus fort : "au bain, au bain, Marie " ou bien c'était un vrombissement léger, bouche fermée "tiens voilà du boudin, voilà du boudin". Elle en perdait ses moyens, d’autant que certains profs souriaient…
Et puis un jour, le coup de grâce ! Thomas, se sentant sans doute ridicule à leurs yeux de fréquenter un boudin, passa dans le camp des tortionnaires…
Elle devint réellement malade, refusant parfois d'aller en classe, se plaignant de maux de tête… Ses résultats chutèrent au point qu'elle loupa le bac.
La perf ne goutte pas, il se passe un drôle de truc là-dedans…
Marie s'approche, pose la main sur le flacon en regardant Braeden Demussais, son bourreau, qui git, là, à sa merci…
Elle rétablit le circuit.
- Dis donc ma vieille, je suis désolée, file vite !
C'est Anita.
Marie pose légèrement sa main sur celle de l'homme inconscient.
- Joyeux Noël, Alfred ! dit-elle…
Chronique littéraire
Mais qui était vraiment Calixte Leconte, plus connu sous le nom de Leconte de St Germain, nom que Calixte, anarchiste flamboyant, s'était choisi comme un étendard, en souvenir du lieu de sa première incarcération ?
Qui était Calixte Leconte qui vient de nous quitter à l'âge probable de 102 ans, et dont les cendres, conformément à sa volonté, ont été jetées dans le fleuve Amour, en septembre dernier, (du moins si le paquet envoyé au maire de Vladivostok par Soeur Marie Madeleine, sa dévouée soignante, est bien arrivé).
Lecteur de Courrier intemporel, déjà tu te demandes pourquoi je précise "probable", alors que précisément "probable" est imprécis.
C'est que Calixte Leconte est né, - il serait plus juste de dire "serait" né - à Primvda, en Parmésie, où la guerre civile fait rage depuis si longtemps que l'état civil n'y est plus tenu depuis l'époque du grand Memtis Kalom. Sa mère, Mamouana, lui aurait dit qu'il est né la nuit de la grande inondation.
Ce qui ne lui a pas été d'une grande utilité, étant donné que Primvda est recouverte par les eaux presque chaque année, pour tout dire chaque fois qu'une des factions rivales parvient à faire sauter le barrage en amont.
De Mamouana, sa mère chérie/déchirante, qu'il a célébrée sous le nom de Folcoche dans un de ses premiers romans passés inaperçus, le musée de Nice possède un étonnant portrait par Dali, dont elle fut un temps la gouvernante, après avoir fui la Parmésie.
Peu le savent, mais le portemanteau coincé sous le papillon géant dans "le talon exponentiel", c'est elle.
C'est dire dans quel creuset artistique a baigné le petit Calixte, et qui a probablement déterminé une partie de sa carrière.
Mais on ne saurait interpréter l'oeuvre de Leconte si on ignore l'autre influence de sa jeunesse.
C’est pour fuir la brutalité de son père, que le jeune Calixte disparaît pendant dix ans. On sait que son destin a croisé dans le désert celui d'un aventurier nommé Lawrence : de cette période datent ses plus beaux poèmes, publiés sous le premier pseudonyme qu'on lui connait : Arthur R. Qui n'est encore hanté de nos jours par ses fulgurances : "attache ta chamelle et va-t-en rassuré" et "le coquelicot fané ne refleurit jamais " ?
Commence alors la plus éblouissante et la plus étrange des carrières littéraires : huit fois prix Goncourt, sous autant de pseudonymes différents, (en 1920, il était simultanément les dix concurrents en lice), il refuse le Nobel à deux reprises, et ce pour des raisons mal élucidées : "n'y voyez aucune idéologie, écrit- il à notre journal en 1918 et 1935, simplement j'en ai rien à f… "
Plusieurs psychanalystes, et non des moindres : Freud, Lacan, et Gérard Miller, se sont penchés sur les personnalités multiples de Leconte de St Germain. Pour le premier, il s'agit d'un cas typique de poly-schizophrénie ; le second y voit la quintessence du génie affranchi des contraintes de l'incarnation ; et le troisième un jeu de "attrape moi si tu peux" engendré par l'amour- haine qu'il portait à sa mère.
Quoiqu'il en soit, la geste de Leconte n'a pas fini de s'enrichir ; néanmoins la rumeur selon laquelle il aurait écrit plusieurs opéras sous le nom de Giuseppe V. n'est pas étayée.
Lecteur de "Courrier intemporel", tu ne trouveras pas dans cet article de photo de Calixte Leconte : il n'en existe aucune ; la seule connue fut détruite en 42 dans un bombardement, elle le montrait de dos attablé au Flore avec Marguerite Duras, (qui lui inspira la grande Margot des "gaîtés de l'escadron", 1938).
Il cultivait à ce point le mystère, que c'est cagoulé qu'il participa aux "grosses têtes", dont il fit plusieurs fois les beaux jours, au cours du siècle précédent.
Pour rendre hommage à l'un des plus grands esprits de tous les temps, nous publions en page 4 des extraits du feuilleton qu'il fit paraître dans nos colonnes en 1922 (sous le pseudonyme d'André G.) : "à l'ombre des garçons en pleurs "
version audio, cliquer sur l'image
Sur la buée de mon miroir,
Sur les adieux des quais de gare,
Les derniers jours, les derniers soirs,
Dans le whisky sur le comptoir,
J’écris
ton
nom.
Sur toutes les pages restées blanches,
Des livres qui ne furent pas écrits,
Des lettres jamais envoyées,
Et de celles que j’ai attendues,
J’écris
ton
nom.
Sur les histoires dérisoires,
Sur le mur gris de mon ennui,
Sur la sirène qui troue la nuit,
Sur les pilules au fond du verre,
J’écris
ton
nom,
DESESPOIR
La vocation, Tanguy Loiseau l’avait eue tôt.
Poulet ! Comme Navarro qui était son héros.
Oh, c’était pas un aigle, mais il était zélé,
Il traquait les faisans, et il coffrait des grues.
Beau palmarès, ma foi. Jamais une bavure !
Côté cœur, en revanche, c’était le calme plat.
Puceau à quarante ans, ça n' le tourmentait pas.
Tu travailles trop, mon cœur, disait Colombe, sa mère
Qui faisait comme pas deux la terrine de canard,
La crème aux œufs, et le cake de courgettes.
Les galons, les médailles ? Miroir aux alouettes !
Fils, ne fais pas l’autruche ! Ça ne serait pas chouette
D’avoir une petite caille qui t’attend chaque soir ?
Je te le dis tout net, ici c’est trop petit.
J’ai besoin d’un peu d’aise : tes bottes, tes flingues,
Les posters de Rambo, il y en a partout !
Et puis, ta collection de dentiers, c’est morbide.
Marcel, mon cavalier du salon de tango,
Voudrait vivre avec moi. C’est quand même mon droit !
Alors je n’en peux plus. Où trouver l’oiseau rare ?
Je t’ai présenté Jeanne, la caissière de Franprix,
Tu la trouves trop maigre et bavarde comme une pie !
Solange, ma coiffeuse, n’est selon toi qu’une oie,
Mélodie la pompiste, une dinde. Je te cite :
«L’oie blanche était trop grasse. Et la dinde était froide.»
Qu’est devenue, au fait, la brune Paméla
Qui a de si grands pieds et une belle voix basse,
Avec qui je t’ai vu dans la rue l’an dernier ?
Il est temps, mon petit, que tu quittes le nid !
L'étalon dans l'estomac
Pour notre vingt troisième chronique "la folie des mots", je vous parlerai de l'expression "avoir l'estomac dans les talons".
Vous avez été nombreux à vous étonner de l'utilisation de cette insolite expression par Hugo : Cosette avait plus qu'à son tour " l'estomac dans les talons".
Car enfin d'ordinaire l'estomac est assez bien accroché pour ne pas subir pareille distorsion.
La clinique cependant révèle des cas tout aussi étranges : rappelez-vous ce malheureux polycondriaque dont la plainte résonne encore de nos jours :
J'ai la rate
Qui s'dilate
J'ai le foie
Qu'est pas droit
J'ai le ventre
Qui se rentre
…..L'estomac
Bien trop bas
Et les côtes
Bien trop hautes
J'ai les hanches
Qui s'démanchent
L'épigastre
Qui s'encastre
L'abdomen
Qui s'démène
......
Et l'coccyx
Qui s'dévisse
J'ai les g'noux
Qui sont mous
…..Les guiboles
Qui flageolent
J'ai les ch'villes
Qui s'tortillent
Les rotules
Qui ondulent
…..L'trou du cou
Qui s'découd
Le tableau est très clair : " l'estomac est bien trop bas", nous voyons s'amorcer la descente, qui se poursuit à cause de " l'épigastre qui s'encastre", le "coccyx dévissé" ne peut contenir l'organe, les "genoux sont trop mous" pour faire barrage, et le pire arrive : l'estomac chute dans les talons.
Quoique.
Quoiqu'on puisse douter que l'estomac puisse descendre à la fois dans les DEUX talons ! il y a là une impossibilité mécanique.
On devrait donc probablement parler de "l'estomac dans un talon". Force est de reconnaître que l'expression a beaucoup moins d'allure.
D'ailleurs chers auditeurs, ce n'est pas dans l'anatomie pathologique qu'il faut chercher l'origine de cette expression, mais dans l'histoire.
Nous sommes en avril 1671.
Le roi a été invité par le vieux Condé à une fête en son château de Chantilly. Le roi est alors un fringant jeune homme qui n'aime rien tant que guerroyer. Au repos, il aime les dames et la chasse à courre. Il affectionne particulièrement un bel étalon noir, cadeau du roi de Prusse. L'animal fougueux s'appelle Thalon, en hommage au cheval mythique né des amours quelque peu cavalières de Pégase et de Io. Le roi en est fou, le bouchonne lui-même, le parfume aux onguents d'Arabie ; nul autre que lui n'a le droit de le monter, on peut dire que l'étalon Thalon est le talon d'Achille de Louis.
Or le roi a un frère qu'on appelle Monsieur, sans doute parce qu'il l'est fort peu. Monsieur ronge son frein dans l'ombre de Soleil, et il le jalouse fort. Profitant de ce chambardement de carrosses de la cour qui va à la fête, ce 24 avril, il a l'idée d'emprunter Thalon et de couper par la campagne afin d'arriver avant le roi. Il pique et force tant et tant l'étalon qu'à la fin il s'étale, raide mort devant les écuries de Condé, la bave aux lèvres.
Commet faire disparaitre une telle masse, alors que le carrosse royal n'est qu'à quelques heures ?
Une seule solution : un équarrissage express. Il court dans la cuisine, où un dénommé Fritz Karl Watel, un type fort anxieux, s'arrache les cheveux parce que les pintades ont la plume terne, quant au poisson, n'en parlons pas, il n'est pas arrivé. C'est dire si la proposition de Monsieur lui sauve la mise. Vite une armée de marmitons et de valets est requise pour découper le pauvre Thalon.
- Rappelle-toi bien, dit Monsieur à Fritz Karl, que jamais le roi ne doit savoir qu'il a l'étalon dans l'estomac ! JAMAIS, tu m'entends ?
Or le pauvre Fritz parle fort mal notre langue
- pas l'estomac dans les talons je le jure, Monseigneur. Et il part en répétant : jamais l'estomac dans les talons … formule qui est restée célèbre, parce que les marmitons malicieux répétent à qui mieux mieux : " toute la cour a l'estomac dans les talons", ce que Marie Thérèse l'Autrichienne prend pour une expression française décrivant leur grand appétit.
Quant à Monsieur, on dit que pour plus de sûreté, il passa le pauvre Watel au fil de son épée. La version officielle conclut au suicide, c'était un type tellement anxieux.
Voila donc chers auditeurs, l'origine exacte de l'expression "l'estomac dans les talons".
Codes secrets
Il y avait, à Oxbridge un très sérieux professeur d'histoire ancienne, nommé Willybillie Poe, que
la reine avait anobli pour avoir trouvé en Éthiopie orientale des vestiges des écuries d'Alexandre le grand.
Au cours d'une mission dans les monts désertiques du Globaï, il découvrit, dans une grotte à demi bouchée par le sable, une tablette d'argile gravée de signes.
La découverte était d'importance, car, selon la théorie du professeur Poe, Zarathoustra aurait fini sa vie exilé dans le désert du Globaï.
Willybillie Poe entreprit donc de comparer les signes de la tablette, qu'il avait appelés "écriture globaïlienne", avec toutes les écritures qu'il connaissait : Chaldéen, Assyrien, Hittite, Egyptien de toutes les époques, puis au mépris de toute logique étendit les recherches au Chinois antique, au Tartare moyen et bas, au Sibérien, à l'Iroquois, au Navajo, et aux signes des pyramides Maja… à toutes les langues répertoriées dans la grande bibliothèque d'Oxbridge. Aucun résultat.
Sir Poe passait toutes ses nuits dans une fièvre de plus en plus troublée. Il en perdit son latin. Puis sa santé. Puis sa femme. Enfin il fut licencié par l'université pour manque de résultats, avant de mourir victime d'une infection transmise par les cloportes des grottes.
Or donc il arriva que le mois suivant, Harry Beans, Californien de 16 ans et demi, surfeur sur la vague le jour et sur internet la nuit, tomba sur la photo de la plaque du Globaï dans National geographic.
Ayant forcé quelques codes secrets en moins de temps qu'il ne faut pour saisir la souris, il lui fallut exactement 18 minutes pour déchiffrer les signes, après s'être connecté à "CIA cryptoservice niveau 7".
Et il lut :
- un sac de farine
- 2 poulets
- une jarre d'huile
et ne traîne pas en route !
Warum ?
(version audio : cette histoire est lue par Sagine)
L'été, je n'aime rien tant que passer une heure avec un livre dans le parc. Souvent le matin : les passants y sont peu nombreux, et il fait frais, le temps que la rosée s'évapore.
A cette heure c'est à peine si Marc s'aperçoit de mon absence, il est plongé dans ses recherches sur la chevalerie. La chevalerie est son dada depuis qu'il a été adoubé par les fondus dans son genre sur La Queste.com, qui lui ont même découvert un ancêtre occis à Crécy.
J'ai un banc attitré, dans une allée reculée, ombragée, sous un tremble qui m'accueille de ses feuilles palpitantes ; leur discret bruissement est l'indispensable accompagnement au chuchotement des mots. S'il arrive que le banc soit occupé, je passe mon chemin et renonce à ma lecture.
Du cabas avec lequel je passerai au marché avant de rentrer, je sors le livre que j'ai pris au vol avant de partir. Justine, de Lawrence Durrel. Des années qu'il est là, et je ne l'ai jamais lu, toujours sollicitée par tellement d'autres envies...
J'aime caresser le livre avant de l'ouvrir, le soupeser, le palper, le humer, évaluer les promesses de son titre. La couverture est douce, d'une couleur indéfinissable, sable gris peut être, démodée avec une photo minuscule au milieu de rien, Alexandrie, forcément. Justine… un simple prénom de femme pour titre est toujours augure de plénitude, parce que l'auteur l'a jugé assez rond pour contenir tout son monde.
Je ne suis pas sûre que je vais aimer Justine, c'est trop tard sans doute, il est des livres qu'il faut lire quand ils sortent, parce que leur jus est si rare qu'il ne se conserve pas au delà de leur époque.
Puis le papier. Il faut que les doigts glissent ; ni rêche, ni épais, mais très blanc. Les marges assez larges, la police nette et fine, les lignes bien espacées pour laisser respirer le texte. Que rien ne vienne déranger le fil des mots, les empêcher de courir. Quand tout est en place, moteur !
Je me souviens du jour où François m'a fait cadeau de ce livre, un soir après les cours. Je l'avais mis de côté pour le lire après les examens. Puis je l'ai oublié.
François ! Fantasque et brillant. Un des écrivains les plus prometteurs de sa génération a dit Pivot, la fois où j'ai revu François, à la télé, il y a une quinzaine d'années. Peu de temps avant que sa moto ne rate un virage.
D'une certaine manière je ne suis pas surprise de trouver une enveloppe dans le livre. Ce n'est pas la première fois que François m'envoie un signe, nous ne nous sommes jamais vraiment quittés.
Mais que fait la photo d'Enzo dans cette enveloppe ?
Enzo, latin lover de ces années légères…Il me semble encore l'entendre chanter dans mon oreille que sa moustache chatouille, en même temps que la belle voix profonde du chanteur dans ce slow :
Nachts geh ich dahin, ich bin allein…
Paroles stupides, pour des moments enchantés où l'on se prenait à croire que tout était possible, même si on se savait pas ce que signifiait "tout", simplement qu'on est jeune, sans doute…
Wann kommst du zurück, sag…
Enzo, mon gentil danseur de ces années jolies
Und ich frag mich : Warum ?
Warum ? Pourquoi en effet la photo d'Enzo dans le livre de François ?
Je déplie la feuille. Très peu de mots, ça c'est bien François, qui pouvait m'écrire rien que pour envoyer un vers qu'il avait lu ou qui lui était venu…
P.92: "Je ne suis ni heureux ni malheureux : je vis en suspens, comme une plume dans l’amalgame nébuleux de mes souvenirs."
Ma tendre sylphide, si tu aimes Justine autant que moi, je tombe à genoux. Je t'attends, viendras- tu?
Ce mot arrive vingt ans trop tard, François. Je n'ai pas lu le livre, je n'ai pas lu le mot. Et il y a un post scriptum :
Voilà la photo de ton Roméo que j'ai barbotée dans ton sac. Il ne mérite pas ma jalousie.
Je lirai Justine un autre jour. Peut être. Il est temps d'aller faire les courses pour nourrir mon chevalier préféré.
Et voilà que la photo d'Enzo glisse. Une dame qui passe, tenant en laisse un minuscule yorkshire mal embouché, se précipite pour la ramasser… Après presque un quart de siècle, tu n'as rien perdu de ton charme, Enzo… et voila que la photo lui échappe, poussée par un coup de vent, puis un autre.
Laissez donc, Madame, il n'y a rien à voir. Ce n'est qu'un souvenir qui passe…
au passant égaré...
C'est à dire toi, que Google a guidé jusqu'ici, parce que tu lui as demandé "soubrette de charme", ou encore "grosses fesses", pour ne citer que les émanations les plus poétiques de tes promenades nocturnes sur la toile...
Sache que je ne peux rien pour toi, et j'en suis désolée.
Certes tu trouveras peut être ici, si tu veux te donner beaucoup de peine, (mais je pense que ta quête est beaucoup plus urgente), quelques allusions libertines, mais vraiment à dose homéopathique, pour ne pas dire subliminales. (Pense quand même à effacer l'historique de navigation au cas où ta Maman aurait la malencontreuse idée d'aller jeter un œil sur tes révisions de bac)
Mais puisque vous êtes là, viendez donc prendre un petit verre, c'est la maison qui offre !
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