Léa à la plage

  


  

Depuis le rocher où elle s'est réfugiée pour méditer, Léa aperçoit la vieille femme assise sur un banc de la promenade, à l'ombre d'un pin parasol tordu, et qui semble pleurer.

Le sujet  lui parait infiniment plus intéressant que les chamailleries des enfants de "la guilde" et le bavardage nerveux de Miss Garcia de Castro de Lopez,  l'animatrice anglaise, qui la saoulent, là, sur la plage.

Léa est une petite fille blonde et frisée, avec un nez pointu, apparemment normale, mais intérieurement dévastée depuis qu'un malencontreux test de QI l'a propulsée du rang de cancre très populaire  à celui de surdouée détestée. Parce que, bien entendu, madame mère, que ce diagnostic remplissait de fierté après des années d'humiliation personnelle et maternelle, n'avait pu s'empêcher de le claironner sur tous les toits et en particulier à l'école.

Conséquence, entre autres, ce séjour linguistique et musical à "la guilde", centre de vacances "pouet pouet", au lieu des habituelles vacances chez  le bien aimé oncle Joseph, apiculteur écolo qui joue à vous en retourner les tripes l'internationale et la java bleue à l'harmonica.

- Est ce que je peux vous aider, Madame ? demande poliment Léa

- Je crains que non, mon enfant, coasse la vieille.

- Vous avez une voix comme qui dirait du 12e siècle, Madame.

- Rien de plus normal, je suis du 12e siècle. Je suis la fée Rosemonde.

- Enchantée, moi je suis Léa.

- Sais-tu bien, Léa, que j'ai traversé des époques terribles, et rencontré quantité de bandits de grand chemin, mais jamais je n'ai vu une telle désinvolture  que dans celle-ci. Aucun panache ! Figure toi que ce matin un freluquet m'a dépouillée de mon sac, ici même sur la promenade, et s'est enfui en courant.

- Inadmissible, admet Léa ; mais, puisque vous êtes fée, que ne l'avez-vous arrêté, au vol, si je peux m'exprimer ainsi ?

- Tu ne connais rien aux fées, n'est-ce pas, constate Rosemonde un peu attristée, je suis sûre que personne ne t'a raconté de conte de fée ?

- Oh, j'en ai vu au cinéma, mais, pardonnez-moi, elles sont toujours plus…plus...

- Plus belles et plus jeunes, tu veux dire ? Eh oui, c'est bien ce que je croyais, tu ne connais rien aux fées.

C'est du boulot d'être fée, tu peux me croire ! Un peu comme d'être femme, mais en pire. Parce qu'il faut veiller à chaque instant à garder jeunesse et pouvoir, et c'est pas si facile, crois-moi.

D'abord il faut  des outils magiques, et justement, mes outils magiques, ils sont dans mon sac ! Ma pierre de jeunesse, que je dois frotter chaque jour sous peine de faire mon âge réel…

- Oh, proteste Léa qui a bon coeur, rassurez-vous, vous ne faites pas 10 siècles !

- C'est ce qui arrivera dans dix jours si je ne retrouve pas mon sac : un jour sans frotter la pierre de jeunesse et je prends un siècle.

- Mince alors, dit Léa, il faut vite retrouver votre sac !

Mais, se ravise-t-elle, en petite fille futée à qui on ne la fait pas, est-il prudent pour une petite fille de suivre une inconnue ?

- Tu me parais bien raisonnable, pour ton âge, petite, peut être es-tu une vieille âme, toi aussi ? J'en ai croisé quelques-unes au cours des siècles dans les châteaux ou les chaumières, des vieilles âmes dans des corps d'enfant, qui savaient bien  trop de choses pour être heureux.

- il y a d'autres choses dans votre sac ? reprend Léa, que ces digressions n'intéressent que modérément.

- Evidemment ! Il y a ma baguette magique.

- Bien sûr, je suis bête, et vous pouvez me transformer en garçon, ou bien en mouette?

- Je ne vois pas l'intérêt de te transformer en garçon, tu en vois un, toi ?…

Mais j'aurais pu, oui, si on ne me l'avait pas dérobée… deux grosses larmes coulent sur les jours ridées de Rosemonde, et qui, en touchant le sol, se transforment en scarabées, empressés  de gagner la sécurité du  dessous du banc.

Et puis ma poudre d'amour... et une boite de kleenex,  un couteau suisse, je te le recommande, très pratique ça, un couteau suisse pour voyager à travers les siècles, mon jeu d'osselets, et ma pipe en bois de caroubier.

Parce que, on ne le sait pas assez, la vie de fée est à 90% faite de solitude, et rien ne console mieux de la solitude que de fumer une bonne pipe devant la mer.

- Mais alors, dit Léa qui poursuit son idée, le voleur va pouvoir utiliser la baguette ? Et la poudre d'amour, dites-moi, ça sert à quoi ?

- Heureusement  n'importe qui ne peut pas utiliser mes outils magiques ! Il y a un code à connaitre, comme sur internet, un sésame, on disait de mon temps...

La poudre d'amour, elle, n'est efficace que saupoudrée : règle absolue, ne jamais appliquer à la main une poudre d'amour !

- Te balader avec ce matos, quand même, c'est pas prudent, tu pourrais mettre une balise sur ton sac.

- Enfin, ce n'est pas tragique sourit Rosemonde, ne te fais pas trop de souci,  il est prévu que je retrouve mon sac dans les 2 jours,  ça s'est toujours passé comme ça chaque fois qu'on me l'a barboté, tiens, je me souviens d'une fois, à la cour du Duc de Guise...

 

 Pendant ce temps, Gilou, installé sur le rebord de pierre de la jetée, fait l'inventaire du sac qu'il vient de se procurer.

Gilou est une petite racaille qui travaille dur à devenir une grosse racaille pour aider Paulette, sa pauvre mère. Son père, il sait pas qui c'est, et Paulette non plus,  d'ailleurs.

Un peu déconcerté par le sac lui-même, en forme de grosse bourse de velours gris souris. Carrément déçu par son contenu. Pas d'argent !!! Ces vieilles  décidément sont devenues méfiantes et rusées !

Un couteau, ok ça peut servir, une pipe, un galet, un bâton ! Tu parles ! Aucun intérêt ! Hop, sous le rebord !

Tiens, de la poudre dans une jolie boite, hé hé....

 

 Curieux, le voilà qui la sniffe prudemment, quand surgit Mado la coriace, la grosse fliquette en charge de la surveillance de la jetée

- Ça c'est un flag ou je ne m'y connais pas ! crie-t-elle à Gilou.

- C'est pas c'que tu crois, Mado ! 

Mais, plus vive que lui, Mado se saisit de la boite, et ce faisant s'asperge de poudre.

Tout en s'ébrouant, la voilà qui s'aperçoit que le regard torve de Gilou a des reflets mordorés. Mince alors, il est sacrément sexy, cet avorton !

- Gilou, murmure-t-elle en s'asseyant à côté du gamin, Gilou, tu sais qu'on peut s'arranger...

C'en est trop pour Gilou, c'est vraiment pas son jour, il balbutie que sa mère l'attend et s'enfuit abandonnant son butin…

- Un problème, Mado ? grommelle Claudius, le vieux délabré qui roupille dans le  kiosque en attendant  l'ouverture de la baraque à frites de Jeanine et Marcel.

Mais Mado ne l'entend pas, elle regarde la mer avec des papillons dans les yeux…

 

 Claudius aperçoit par terre la baguette à demi-sortie de son étui  en cuir rouge de Venise. Une baguette de chef d'orchestre ! Génial ! lui qui a toujours adoré suivre les fanfares !

- Musique ! crie-t-il en frappant la  baraque à frites, et comme par miracle se déploient les notes joyeuses de "perle de cristal" .

A l'intérieur Marcel crie pour couvrir la musique  :

- Pas la sono avant l'ouverture, Jeanine, j't'ai d'ja dit !

- Mais j'ai touché à rien !

Claudius maintenant remonte la rue en tapant sur les carrosseries de voiture avec la baguette "musique, musique" ! et chaque fois la radio se déclenche, s'amplifie, tonitrue, et c'est bientôt Verdi mêlé à Johnny et aux chœurs de l'armée rouge qui roulent en  une cacophonie infâme jusqu'à la promenade de la plage.

 

- Eh bien, que te disais-je, Léa sourit Rosemonde, les affaires reprennent ! Je crois que mon sac est retrouvé !!!!

 

Sous le banc deux scarabées battent des ailes.

Mais personne ne les voit.

source peinture  clic

mireille du sablon 15/07/2017 06:56

..moderne avec un brin du passé, j'adore ton histoire!
Bises du jour,
Mireille du sablon

Eglantine 13/07/2017 13:41

l'est bien beau "ton ravalement" :-) il me plait beaucoup ...maintenant je vais aller chercher les points de repère !
bises

Maryline 09/07/2017 10:07

Merci pour cette jolie histoire, elle est originale et pleine d'humour, une fée du 21 ème siècle en a déjà vu de toutes les couleurs, elle ne va pas se laisser abattre ;-)
bon dimanche!

Solange 05/07/2017 21:55

J'ai lu avec grand plaisir, c'est une jolie histoire.

Dédé 05/07/2017 20:54

Je n'ai rencontré que rarement des fées mais celle dont je viens de lire l'histoire me plaît particulièrement. Une bien belle histoire comme on les aime, qui nous emporte dans un monde onirique qui fait du bien. Merci et belle soirée

les Caphys 05/07/2017 14:11

ahhhh j'ai sniffé avec plaisir ce billet là !

Mony 04/07/2017 15:03

Et bien les vacances de Léa sont pleines de surprises. L'imaginaire est tellement un bel échappatoire et tu n'en manques pas,décidément:)

almanito 04/07/2017 13:14

On en lirait encore bien plus, elle est ensorcelante, ta fée. J'aime bien ce mélange de modernité qui côtoie la cour du Duc de Guise et la drôlerie du texte qui parfois raconte des choses si graves: "des vieilles âmes dans des corps d'enfants qui savaient bien trop de choses pour être heureux". Le tout très poétique et je me demande, pour ces larmes qui se transforment en scarabées (c'est que souvent les scarabées ont de grands pouvoirs!)

Adrienne 04/07/2017 13:11

Magnifique, ton histoire! absolument publiable!

Quichottine 04/07/2017 10:20

J'adore !!!!
Je sais c'est court, mais je suis encore un peu dans cette histoire... j'aimerais bien rencontrer une fée.
Passe une douce journée.

jill bill 04/07/2017 07:01

Tu sais nous en conter Emma... ;-) merci...

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